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Au début des années 90, Ryuichi Sakamoto, compositeur, pianiste, producteur, ex-Yellow Magic Orchestra, est relativement connu du grand public occidental grâce à son imparable tube, "Forbidden Colors", composé avec David Sylvian pour la B.O. de Furyo (Merry Christmas, Mr Lawrence) et pour la musique de The Last Emperor.










Il s'oriente à l'époque vers une fusion world assez innovante (je reviendrai dans d'autres billets sur les précurseurs ou premières tentatives du genre), en réunissant des artistes d'horizons très divers, créant un "groupe" pour chaque chanson. Après Illustrated Musical Encyclopedia, la tendance se confirme avec Neo Geo, qui pose les bases du concept musical du même nom (une pléonastique world globale), puis Sakamoto sort en 1989 un petit chef-d'œuvre, Beauty.

article blog Mediapart

Ryuichi Sakamoto - Beauty, 1989

Arto Lindsay

Robert Wyatt

en haut, Shamisen, en bas, Sanshin

Seules surnagent "Heartbeat (Tainai Kaiki II) - Returning To The Womb" et "Cloud#9", deux morceaux avec David Sylvian et Bill Frisell à la guitare. Qui ouvrent la voix aux expériences futures du chanteur avec Robert Fripp (sujet d'un prochain billet).

Et une pièce instrumentale, "Song Lines", mais jouée avec un son de piano électronique assez épouvantable et des sons de cordes synthétiques.

Cette pièce réapparaîtra un an plus tard, sans qu'il soit fait référence de son existence antérieure, interprétée par de vraies cordes, comme thème principal (décliné jusqu'à plus soif...) du film d'Almodovar, Talons Aiguilles.

En 1991, Sakamoto sort Heart Beat, album miroir de Beauty, reprenant les mêmes ingrédients et recettes, avec pratiquement la même répartition de guest stars. Mais raté... Le morceau qui ouvre l'album, "Heartbeat" voit Jill Jones remplacée par une nommée Dee Dee Brave, qui n'arrive jamais à atteindre les notes qu'elle vise, toujours très légèrement en-dessous de la justesse, avec un timbre extrêmement désagréable. Le reste est à l'avenant, hélas...

Et l'on finit par un traditionnel, "Chinsagu No Hana", reprenant voix et sanshin, égrénant un motif répétitif (mi3-sol3 -fa3-ré3-do3-sol2-do3-sol3) qui rappelle dans sa régularité et sa construction (même si le principe repose plus sur des arpèges altérés) le "Watermelon In Easter Hay" de Frank Zappa. Les percus de Farafina sont aussi de la partie.

On se laisse emporter et dépayser quand arrivent subrepticement des cordes (synthétiques) aux harmonies romantiques, avec un parfum de 5e de Malher, qui emmènent le morceau dans une toute autre direction. Les voix reprennent au final, avec cette fois-ci des harmonies plus proches de la musique baroque. Un final tout en douceur, illustrant parfaitement la volonté de mix mondial de Sakamoto.


À mon sens, un des disques à absolument posséder.

Mais revenons au (et pourtant...). Pourquoi ce (et pourtant...) ? Eh bien, la musique est créditée à Stephen Foster. Ce compositeur américain est considéré comme le père du folklore américain, avec des titres comme «Oh Susannah» et «Swanee River».

La composition d’origine ne s’intitule pas «Romance», mais «Jeanie With The Light Brown Hair», que l’on peut entendre ici.

"A Pile Of Time" est une relecture de la musique d'un jeu vidéo, mêlant interjection nô, chœurs japonais et percussions martiales, quelques paroles anglaises chantonnées par Lindsay, et des violons répétitifs qui sentent leur synthé à des kilomètres...


On continue avec "Romance", mélodie typiquement japonaise (et pourtant…), chantée par plusieurs vocalistes, doublée au sanshin (une sorte de banjo d'Okinawa), avec la batterie de Dunbar, les guitares de Martinez et Robbie Robertson, si, si, le Robertson du Band (voir The Last Waltz de Scorsese).

Puis arrive ce que je considère comme la plus belle réussite du disque, "Diabaram". Une suite harmonique subtilement altérée, une simple cymbale pour marquer tous les temps sur un tempo lent,  l'immense Marc Johnson à la contrebasse (écoutez Bass Desires), ici très discret, la voix de Youssou N'dour qui chante en wolof (si je ne me trompe pas) l'importance de la présence de la femme, et Sakamato qui signe un chorus tout en retenue, aux notes longues et magnifiquement dissonantes. 18 ans après l'achat de ce disque, l'émotion prend toujours...

La mélodie enjouée de "Asadoya", entièrement chantée en japonais hors quelques interventions de Lindsay et N'Dour, et portée par la guitare flamenca de Carlos Lomas, est juste entrecoupée d'un pont qui aurait mérité d'être plus long, tant la mélancolie dont il est empreint tranche de façon subtile avec le déroulé de la chanson.


"Futique" est peut-être le titre le moins intéressant du disque, pas raté pour autant, mais moins porteur d'émotion que celui qui suit par exemple.


Dans "Amore", on retrouve Carlos Lomas, N'Dour, Lindsay, les percussions de Farafina, la guitare de Eddie Martinez, requin de studio qui signe ici une partie à la limite du bruit et de la dissonance qui se marie parfaitement avec les accords en nappes de Sakamoto. "Good morning, good evening, where are you ?..."


Vient ensuite une reprise très réussie de "We Love You" des Glimmer Twins (Jagger et Richards), mélangeant les percus de Sarafina, la guitare afro de Dali Kimoko-N'Dala, la fretless de Palladino, les chœurs assurés par Brian Wilson et des chanteuses japonaises. Et par-dessus, Mr Robert Wyatt lui-même... Quel sens du casting, quand même...

Jusque-là, tout est pratiquement parfait.

Le deuxième titre, "Calling From Tokyo", fait appel à rien moins que Sly Dunbar (l'archétype du batteur reggae), Youssou N'Dour et Brian Wilson, oui, LE Brian Wilson. Les réponses N'Dour et chœurs japonais sont très originales, le morceau se déroule porté par des voix linéaires mais non rébarbatives.


Sur "Rose", c'est Arto Lindsay, pape d'un certain underground, ami et collègue de John Zorn et John Lurie, qui prête sa voix détimbrée à la lecture du texte. Nana Vasconcelos pose quelques discrètes percussions, tandis que Pino Palladino dessine des lignes mélodiques au délicat lyrisme avec sa basse fretless par dessus les accords raffinés du pianiste.

Aucun temps faible dans ce disque. Le premier morceau, "You Do Me" fait appel à la chanteuse Jill Jones (encore une étoile filante de la cour du roi pourpre de Minneapolis, Prince...) sur fond de rythmique electro-funk et chœurs japonais, et l'ensemble fonctionne parfaitement.